CLAIRE TABOURET peintures - dessins - vues d'expositions - TEXTES - biographie - contact
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| haut de la page | - Ligne de flottaison. Par Émilie Bouvard, 2012 - Marguerite Pilven, janvier 2010 - L'imposture temporelle. Par Frédéric Bouglé, juillet 2008 - The imposture of time. By Frédéric Bouglé, july 2008 - Échos. Par Jérémy Liron, novembre 2008 - Images d'images. Par Antoine Reguillon, septembre 2008
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Ce texte a été écrit à l'occasion de la publication du catalogue de l'exposition au Château de la Louvière à Montluçon, 2008. Édition Shakers (32 pages, couleur, bilingue Anglais/Français). ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Par Frédéric Bouglé, juillet 2008 Claire Tabouret, l’imposture temporelle Temps lointain, temps présent, temps flottant
Tout un monde lointain, absent, presque défunt* « Il n’y a pas de vagues, il n’y a que la mer » ironisait Claude Chabrol à propos du terme Nouvelle vague. La mer c’est l’histoire de l’art, la conscience de l’humanité vivante, jamais résolue, ni apaisée. C’est un entre-deux difficile à habiter. C’est un temps et un espace intermédiaire, un va-et-vient entre l’universel, le réel, et la niche intérieure d’un en-soi hors temps. C’est pourquoi, tout ce que l’artiste entreprend demande de la connaissance, du temps, du retrait, de l’effacement. Une discipline proche de l’ukiyo-e japonais, « d’un monde lointain », « d’un monde flottant ». Si but il y a dans cet art, il sera réduit à l’essentiel et comprendra le temps, à l’égal de celui d’Hokusaï, « quand j’aurai 110 ans, je tracerai une ligne et tout sera vivant ». Que ce soit la construction de ses cabanes, ses créations vidéo, ses peintures sur toile ou sur bois poncé, que ce soient encore ses dessins au feutre de petits traits saisis image par image, il y a toujours dans le propos de Claire Tabouret, non pas un désir d’affirmer une vérité, de décliner un concept, de transmettre un message, mais plutôt, par des moyens variés, un souci de frôler, de débusquer quelque chose de secret dans un temps subjectif donné à chacun. Il est intéressant aussi de la voir s’amuser des viatiques corrosifs de la lumière, des jeux de mémoire rétiniens, pour en faire le levier de ses actions dans une révélation temporelle en mouvement. * - « La Chevelure » extrait des Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Tout un monde lointain est
Cabanes
À l’intérieur des cabanes de Claire Tabouret, on ne trouvera pas, certes, un lit de feuilles sèches pour s’y reposer, mais un équipement de sièges bas rappelant le billot de bois. Elle actualise ainsi une petite salle de cinéma, archaïque, qui permet de regarder hors soi, dans l’universel. De ce modeste confort, chacun peut observer les agitations d’une pensée dans un voyage temporel. Comme on regarde par la vitre d’un train, dans une succession d’apparitions lumineuses, on peut se laisser emporter dans cet espace aux temps intermédiaires. Ces films projetés dans une cabane de toiles supposent une porosité sonore, une perméabilité visuelle, une circulation même entre deux espaces et deux mondes éloignés. On se retrouve ici comme derrière un moucharabieh, ces balcons de tradition arabe, offrant la possibilité de voir sans être vu. La cabane, dans sa modestie même, dans son horizontalité, s’oppose symboliquement à la tour arrogante s’élevant sur quelques centaines de mètres dans un enjeu de domination et de puissance. C’est ainsi que l’architecte Jean Prouvé avait imaginé des petites habitations de 6x6
Vidéos
Inspirée d’un poème de Mahmoud Darwish, accompagnée d’une musique composée par Sylvain Perret, flûtiste, cette séquence fut tournée en Super 8 avant d’être numérisée. Un paysage nu de rocailles qui pourrait évoquer la Palestine, une chute d’eau, le reflux des vagues, un seul personnage, une femme arabe âgée prend de l’eau dans une écuelle de bois et l’emporte jusqu’à un rocher pour l’humidifier et le caresser de ses mains comme si ce dernier était entité vivante. Les gestes sont lents, ritualisés, le temps ne semble pas compter. On y voit encore un champ d’oliviers, avec pour certains, des tissus noirs tendus dans les branches. Fantomatique éloignement du monde rationnel. Epiphaneïa, 2004 -2006 Sous la référence religieuse que l’on connaît, l’épiphanie ramène aussi au culte païen du soleil. C’est donc la révélation de la lumière qui ici sera la référence première. Condensé anachronique d’images, parfois cruelles, parfois enjouées, saisies essentiellement à Cuba, des scènes courtes, de quelques dizaines de secondes chacune, s’enchaînent selon le principe du cut-up cher à Brion Gysin. Ainsi se mêlent bêtes pendues, dépecées, décapitées, découpées, égorgées, et ciels de nuits idylliques, scènes de cuisine et scènes rurales ou urbaines, travelling sur un horizon nu, skyline aux nuages bas, flaque de sang, vues défilantes prises d’un train ou d’une voiture, écran de pluie, de brume, sang dans une écuelle, linge lavé d’un blanc immaculé. Certains plans témoignent des étrangetés de la nature et du paysage dans une orfèvrerie iconographique avec des accents mélancoliques et poétiques appuyés : traces de chevelures luminescentes laissées par des aéronefs dans un ciel d’encre noirci, poussières de lumière sous une nuit étoilée, moires du soleil chatoyant dans une pièce fermée. Un jeune homme au crâne rasé revient souvent. Le film s’amorce sur lui, apparition fugace, quasi subliminale, il somnole, Licorne dans sa nudité, et toutes les petites scènes qui suivront nous convient à une réalité métaphorique, dans un temps discontinu, comme si tout ce qui nous est retourné n’était que les bizarreries déformées de ses propres rêves. Entre chien et loup, 2006 Vidéo très brève, fugitive, minimale, filmée sur l’île de la Jeunesse à Cuba, à ce moment de la journée que privilégie Claire Tabouret. On y voit un enfant torse nu et nu-pieds, saisi dans un élan vital de liberté, courant sur un tarmac cimenté, dans un paysage défilant, gris bleu, gris dépouillé. Le garçon cavale entre le jour et la nuit, il traverse brièvement l’écran. Captation d’une génération intermédiaire, l’élan du gamin à rejoindre on ne sait quoi comme un autre moment de la journée valide la quête d’un avenir qui lui appartiendrait. Son temps est la fatale ligne droite du temps humain, avec un début et une fin. Un montage mis en scène Ces vidéos, tout comme les peintures, à la fois éloignent et rapprochent notre regard sur le monde. Si l’appréhension du fi lm est subjective, soumise à l’interprétation de chacun, il semblerait que l’artiste soit partie de ce constat pour en inverser la méthode et l’effet. A partir de faits objectifs saisis, de documents fi lmés, l’auteur a déconstruit sa narration afin que le spectateur se construise la sienne. Les images, saisies vives, puis éloignées de leur contexte, sont montées sur le registre d’un non-sens calculé du récit et d’une temporalité décalée. Les scènes glissent en aquaplaning temporel avec flashback et flashforward. « Mettre en scène, c’est comme faire un rêve éveillé » confiait Antonioni. Plutôt que d’un récit justifié (et d’ailleurs il y a-t-il un seul et même récit ?), il y a construction d’un territoire mental fait d’ellipses narratives et temporelles. C’est dans ce travail soigné sur l’expérience du récit que se construit la métapsychologie ambiante du film.
Peintures Ce tableau de 130 cm au carré, composé de 16 500 carrés d’un centimètre de côté, fut peint sur une variation infinie de bleus. Il doit son titre à la sixième tapisserie de La Dame à la Licorne*, ces célèbres ouvrages tissés de laine et de soie à la fin du XIVe siècle, présentés au musée de Cluny à Paris. Claire Tabouret s’est arrêtée sur la couleur de « l’île » qui figure le support de la scène ; elle se saisit du principe et s’émancipe des motifs, le bleu de « l’île » sera décliné, carré par carré, sur un immense nuancier. L’oeuvre fait clin d’oeil à 4.096 Farben (4.096 couleurs), l’oeuvre réalisée en 1974 par Gerhard Richter dont il s’inspira dernièrement pour la réalisation de vitraux dans la cathédrale gothique de Cologne. Elle réagit aux photos pixelisées de Thomas Ruff, sans comme lui faire ressortir une image quelconque en prenant de la distance. Claire Tabouret s’attache davantage à l’expérience de l’illusion, illusion de la nuit illimitée, du désir mystérieux, de la pluie poudreuse, de l’écran de bruine, atmosphères qu’elle affectionne dans ses films. Il en est ainsi, aussi, de ses autres peintures au nuancier bleu gris, à la gestuelle dégradée, captivante, absorbante. Ce qui est donné à voir dans l’illisibilité même du fond déclenche une coaptation d’images mentales. C’est le sujet-fond de Matisse, complexifié. Dans ce tableau bleu aux 16 500 carrés, aucun motif n’est figuré, et pourtant chacun pourra en trouver. * - La Dame à la Licorne : les cinq premiers ouvrages symbolisent les cinq sens, tandis que le sixième en question ici, connu dans le vocable « À mon seul désir », se fait plus énigmatique, sorte d’éthique ou de conclusion philosophique, il se rapporte non pas aux sens, mais aux choses de l’esprit. Au niveau du métier, l’harmonie de sa gamme colorée est exceptionnelle, un nombre limité de tons suffisent à réveiller un enchantement poétique.
Les dessins au feutre, les cercles. 2005 Les cercles sont des dessins sur papier et des animations vidéos. Le film se fait en juxtaposant l’empilement de brefs actes enregistrés, qui mis bout à bout, trait par trait, entraîneront le mouvement du processus même. L’artiste part d’un simple petit trait dessiné au feutre (métaphore de l’image - de la photo - du tracé) qu’elle développe de manière concentrique dans une direction centripète, et qui ne trouvera son aboutissement qu’au point central final qui le mène. Chaque trait agit comme embrayeur de son propre récit, subrepticement enregistré sur un film vidéo pour aboutir, en quelques minutes, à sa finalité saccadée. Parfois, la méthode se complexifie et se radicalise par un second recouvrement de traits qui succède au premier, accusant la volonté de noircir le blanc du support comme pour en bannir la lumière. La force se fait alors centrifuge, elle refoule le blanc au dehors, à l’extérieur cerclé du motif, et son temps circulaire trahit l’immobilité de chaque tracé. Il en résulte deux formes d’oeuvre, d’une part des dessins sur papier qui évoquent joliment l’iris compliqué d’un oeil, et de l’autre des films vidéo quelque peu affolants qui retracent l’épopée de chaque trait posé dans un déroulement concerté.
Les peintures poncées, 2004-2008 « Tout commence par les possibilités du matériau » affirmait Robert Rauschenberg, et le bois peint ça se ponce, n’est-ce pas ? En 2004, Claire Tabouret s’engage à réaliser une peinture sur bois qu’elle va poncer, et d’autres suivront qui connaîtront le même sort, la même profanation. Une série picturale prend forme qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Ici, l’artiste recherche le blanc initial en retirant les couleurs et les figures qu’elle y avait posées. Il s’agit d’un acte réfléchi, et non pas d’un repentir. Claire Tabouret travaillerait davantage la peinture comme on taille une glycine, secouant la ramure afin que ses brindilles mortes tombent à terre. L’artiste fait tomber sa peinture en poudre inerte afin que ce qu’il en reste sur le bois puisse renaître, écran de projection pour l’imaginaire, le sien, le nôtre. En retirant ce qui se tient à la surface du tableau, elle renie la finitude du geste. Utilisant du papier de verre, radicalement, elle le ponce comme pour en retrouver la lumière interne dans un temps inversé. Arrivée à la limite de sa disparition, reste le soupçon de ce que fut le tableau avant son anéantissement. Ne survit à l’agression du ponçage que la part la plus endurante, la plus « trempée » de la peinture, ce qui se tient en dessous, en arrière du peint, à la limite du non peint. L’oeuvre nébuleuse devra s’éclairer dans le regard des autres. Par son acte, Claire Tabouret revient à l’expérience du peindre, à cette gestuelle du peindre qui prime sur l’image. Certains penseront qu’elle le bafoue, tout comme elle bafoue
L’imposture du temps Au défini, à l’achevé, à l’immobile, à l’indélébile, à la régularité, à la posture, à la maîtrise, à la narration linéaire, Claire Tabouret oppose son insistance pour l’indéfini, l’inépuisable, l’effaçable, l’entre deux, le mouvement scandé, l’expérience et le risque, pour l’imposture du temps. Claire Tabouret prélève des images dans un temps saisi, en exil permanent, dans l’effacement de soi, niant l’irrécusable et reniant toute finalité. A l’instar de Maurice Blanchot, sa recherche ne se fait pas dans un « cheminement sans but » mais dans la conscience d’une « certitude du but sans chemin ».
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